Vers une nouvelle époque de l'art ?
Paru dans la revue Arco Noticias n°25, Madrid, automne 2002
Par Fabrice Raffin

Version anglaise originale "Towards a new era in art ? "

 


 

Depuis plusieurs années, des projets et des espaces artistiques bouleversent la tranquillité établie, quasi routinière, du paysage culturelle contemporain. Le phénomène était d'abord discret durant les 1980 et s'amplifie depuis quelques années en France et dans le monde entier.

Leurs initiateurs, qu'ils soient artistes ou responsables culturels, abordent la création artistique en renouvelant les conditions de production, de diffusion et d'implication des publics. Se jouant des frontières instituées de l'art, ils mélangent les disciplines, l'expérimentation, et les finalités artistiques. Ils engagent des échanges et des dialogues incessants et continus avec le monde : le monde proche, du quartier, de la ville lorsqu'ils interviennent dans la vie locale ; la planète entière, lorsqu'ils inventent des échanges artistiques internationaux ou prennent la parole dans les débats de société. Ils génèrent frictions et déplacement de regards, mettent du jeu dans les rapports entretenus entre les différents opérateurs sociaux, politiques et culturels, interrogent avec insistance non seulement les  concepts de territoire et d'engagement, mais également les valeurs artistiques et le rôle social de l'art.

Le rayonnement grandissant de ces projets imposait en France l'urgente nécessité de repenser nos manières de les prendre en compte et nos approches de l'action culturelle et artistique. Le plus souvent ces projets échappent aux cadres de classement et d'évaluation classiques, recherchant indépendance et autonomie par rapport aux pouvoirs publics.

C'est dans ce contexte que s'est tenu à Marseille, les 14-15-16 février 2002, le colloque intitulé ' Les nouveaux territoires de l'art ', initié par le secrétariat d'Etat au Patrimoine et à la Décentralisation culturelle. En étant au plus près des réalités du terrain, ces journées étaient l'occasion de confronter ces expériences dans leur diversité afin de mieux mettre en évidence ce qui les distingue et ce qui les relie à travers le monde. Il s'agissait aussi de rechercher les conditions de leur plein développement.

La force des nouveaux engagements artistiques

Les trois jours du colloque ont donc permi à des porteurs de projets et des artistes du monde entier de présenter leurs démarches. De ces présentations, un sentiment commun se dégage : celui de l'emergence mondiale de cultures vivantes, profondément ancrées dans des réalités locales qui interrogent les enjeux artistiques contemporains dans leur globalité.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'étroite relation entretenue par les initiatives culturelles décrites avec des contextes locaux : une ville, un territoire, une situation culturelle, politique, économique ou sociale. Entre les défaillances institutionnelles et les pressions du marché, les frustrations artistiques et le manque culturel constitue chaque fois un détonateur de l'initiative culturelle.

Chacune dans leur contexte, ces expériences apparaissent singulières! Mais à l'instar de ce qui est observable en France toutes se posent cette même question : comment faire de l'art et de la culture aujourd'hui tout à la fois un moyen d'intervention, de participation et de poétisation du quotidien et du monde ?

Face à de profondes mutations de société, de domination économique et même de guerre des démarches culturelles, des projets artistiques et des artistes deviennent actifs dans les débats de société. Il faut parler ici de la force des mobilisations et des engagements artistiques communs à tous ces projets.

De ce point de vue, le sentiment qui se dégage des trois journées, c'est la complexité et la transversalité des engagements et des initiatives culturelles présentées. Si l'intérêt et l'enjeu artistique sont toujours centraux dans les actions décrites celles-ci vont toujours puiser une richesse dans le mélange et l'hybridation avec d'autres domaines, d'autres registres. La problématique exclusivement artistique ou esthétique n'épuise pas la valeur des démarches examinées et des 'uvres produites. Un spectacle, un concert, des productions plastiques tirent autant leur force de qualités esthétiques propres que de leur positionnement et de leur pertinence par rapport à des questions sociales, politiques, économiques. L'art et la démarche culturelle s'ouvrent ainsi au monde dans une perspective d'échanges et d'enrichissements mutuels, marqués par une certaine humilité. En l'occurrence, la qualité d'une 'uvre se mesure surtout à sa puissance interrogatrice, à sa capacité à engager un débat, à l'enrichir.

Les productions artistiques semblent d'autant plus valorisées qu'elles offrent des capacités à créer la rencontre, à établir le dialogue entre des populations, à les mobiliser. Plus que par l''uvre achevée, cette mobilisation passe par la démarche et le processus culturel, pensé à long terme, de manière non-spectaculaire, en profondeur. Une place importante est laissée aux opérateurs culturels, aux initiateurs en tout genre, souvent spontanés, autant qu'à l'artiste et à son 'uvre dont les rôles deviennent celui d'un passeur, d'un metteur en relation. La diffusion est occasion de rencontre, l''uvre occurrence de réflexions puis de débat. Dans un lieu comme le Garage à Alexandrie par exemple, ' on ne cherche pas à ébranler la tête des spectateurs, mais on propose à travers la rencontre et la découverte des spectacles et des artistes de les secouer avec une belle brusquerie afin qu'ils ne s'abandonnent pas sur leurs sièges en acceptant tout ce qu'on leur montre '

Projet artistique, projet politique

Des initiatives culturelles se construisent ainsi autour d'un contexte et de questions quotidiennes, autour des notions usitées mais ici signifiantes de familiarité, de proximité avec des pratiques, des lieux, des 'uvres, de liens et d'innovations par rapport à la tradition.

Tous ces projets mettent en perspectives les effets de petite échelle, singuliers, individuels mais essentiels que l'on peut espérer de la culture : la culture comme référent, comme fil ou point d'ancrage. Dominique Hugues par exemple, montre bien dans la longue mutation politique du Chili, comment, après des années de censure, une initiative comme la Perrera, permet à des populations de reconstruire une parole et de recréer une place.

Néanmoins, l'échange de l'art avec le monde n'est pas passif ou d'ordre simplement expressif. Les intervenants présentent au contraire ' des projets culturels pour agir ' qui contiennent mais dépassent la problématique de l'artiste, dans lesquelles le public ont un rôle à jouer où ils peuvent s'impliquer ' pour changer les choses '. Si ces acteurs culturels prennent part au débat public, ils ne se contentent pas d'un rôle de discutant ou d'animateur de la vie citadine. Ils sont aussi portés par une volonté participative, active, parfois de reconquête.

Les frontières entre art et culture se brouillent alors, des préoccupations politiques deviennent un élément constitutif de l'art, comme peut l'être l'enjeu économique. De toute part émerge une volonté participative aux affaires de la cité. Dans cette optique, regagner et maîtriser sa quotidienneté passe par une reconquête de la ville. La ville espace de vie, apparaît emblématique. Elle est le territoire des luttes entre des acteurs politiques et économiques, hégémoniques en matière d'aménagement, par rapport auxquels voudraient interférer les acteurs culturels avec les populations.

Les initiatives s'insinuent dans tous les espaces qui échappent à l'attention des dominateurs, profitant de la moindre opportunité. À Budapest, il paraît tout à fait logique que des "sans-abri" de l'art, se dirigent vers ces espaces industriels vides, partout présents dans la ville.

Plus précisément, la proximité avec l'art, le rôle de culture se joue dans le centre des villes et non à leur périphérie. Comme à Johannesburg où ' des initiatives ont en commun la volonté de reconquérir un centre ville qui se délite, en y travaillant '.

Renégocier la place de l'art dans la cité

Le rôle accru de l'art dans la ville passe par une présence artistique forte. Parfois ponctuelle cette présence ne se réduit pas au moment de la diffusion, au moment de l'exposition, du spectacle. Elle s'enracine au contraire dans l'espace urbain de manière continue, à travers le long et laborieux processus de création ou par l'occupation durable d'un lieu. À Gdansk, Hanna Kaniasta l'illustre à partir d'un projet de lieu pour l'art contemporain. Elle parle de la manière dont les revendications artistiques ont conduit ses acteurs à intervenir sur l'aménagement urbain de leur ville, devenant incontournable.

S'ils se positionnent d'abord par rapport à des contextes précis et des réalités locales, les acteurs des expériences se frottent aussi aux grandes questions contemporaines, aux peurs et anxiétés à l'échelle du monde. Celle de l'économie par exemple, face à une mondialisation culturelle perçue comme négative et nivelante. Ou encore la méfiance à l'égard d'institutions politiques qu'ils perçoivent trop éloignées de leurs demandes culturelles. Paradoxalement, les incertitudes et les peurs ne conduisent pas à des défiances radicales et un refus en bloc des institutions ou des marchés économiques notamment culturels. On assiste au contraire à des tentatives de rapprochement, des sollicitations du politique et des acteurs économiques dans une perspective de coopération et d'entente mutuelle. Les uns comme à Toronto ou Kinshasa tentent de se rapprocher ou d'utiliser ponctuellement les opportunités du marché. Les autres se tournent de manière plus prononcée vers les institutions politiques en affirmant les nécessités et leurs besoins réels. Les porteurs de projets des pays africains apparaissent particulièrement engagés dans cette voie. Le dramaturge congolais Nono Bakwa déclare à ce propos : ' C'est maintenant à nous, opérateurs culturels, d'approcher le Ministère, de lui faire des propositions concrètes de ce que nous entendons par ' politique culturelle ', statuts de l'artiste, etc. '

Prégnance de la qualité artistique et nouvelle figure de l'artiste

L'inscription d'action culturelle dans le monde n'exclut pas l'importance des propriétés esthétiques pour définir la notion de qualité dans ces initiatives. D'ailleurs, des diverses démarches décrites émergent des productions artistiques remarquables, même si encore une fois, plus que l''uvre finie, ce sont les démarches qui partout sont mises en avant.

De ces manières de faire de l'art et de la culture ressort une figure singulière de l'artiste. L'image pacifiée d'un génie hors du temps et de l'espace s'étiole pour laisser place à un artiste qui ferait un retour dans le monde, acteur de son temps, voulant participer au devenir collectif. De plus, dans ce nouveau dialogue avec le monde, il semble que la légitimité artistique s'étende, que des possibilités expressives et des droits esthétiques soient reconnus à des individus qui ne possèdent pas les qualités objectives ou officielles des mondes de l'art privés ou institutionnels. Des publics devenus acteurs peuvent dire ce qui, pour eux, représente l'intérêt culturel et ils le mettent en 'uvre.

Fabrice Raffin

http://www.fabrice-raffin.com

 
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